Marchés Africains :Vous êtes le chef de l'exécutif gabonais depuis près de deux ans. Avec un peu de recul, quel est votre sentiment sur l'exercice du pouvoir suprême et quelle conception en avez-vous ?
Ali Bongo Ondimba : J'ai fait de la bonne gouvernance et du renforcement de l'Etat de droit ma priorité. Je travaille à l'amélioration de la transparence au niveau de toutes les administrations afin que les Gabonaises et Gabonais aient à la fois davantage confiance à leurs élus et obtiennent une meilleure qualité de service.
C'est dans cet esprit que j'ai révoqué tout le Département des bourses et stages il y a 3 mois et que j'ai créé dans la foulée l'Agence des Bourses du Gabon. Elle traduit ma volonté de crédibiliser le système de soutien à la formation pour améliorer la gouvernance des affaires publiques et répondre aux enjeux de formation et de développement du pays.
Dans le domaine de l'habitat , j'avais promis pendant la campagne électorale d'être fort sur cette question : l'absence du retour escompté une fois aux affaires , ajoutée à des cas de corruption mis à jour, m'ont également conduit à révoquer tout le Département.
Je pense que le Gabon a un brillant avenir devant lui. Il nous appartient de le matérialiser avec les compétences de tous. Mais pour cela, chacun doit désormais comprendre que l'impunité est terminée, que tout responsable doit assumer ses responsabilités et privilégier l'intérêt général sur les intérêts partisans.
Et pour répondre à votre dernière question, ma conception du pouvoir est que l'exemple doit venir de tout en haut : être un Chef d'Etat exemplaire dont les paroles sont en adéquation avec les actes. Voila l'exigence que je me fixe, et ce que j'attends des autres.
Marchés Africains :Quelle est la portée du débat sur la biométrie et de son usage à toutes les consultations électorales au Gabon, l'une des principales revendications de l'opposition ?
Ali Bongo Ondimba : La biométrie est une proposition de la majorité avant tout. C'est à mon instigation, alors que j'étais Ministre de la Défense, que le gouvernement de l'époque s'est penché sur les conditions de son implantation dans notre mode de scrutin . Le dossier fut ensuite transmis au Ministre de l'Intérieur , car c'est à lui qu’incombait la responsabilité d'organiser les élections. Ce dossier n'est pas allé à son terme , et je pense que les gabonais doivent se demander pourquoi.
Pourquoi la biométrie n'est pas déployé au Gabon aujourd'hui ? Qui est le responsable ? Que peut-on dire d'un opposant qui réclame la biométrie aujourd'hui , alors qu'il est lui-même à l'origine de l'échec de ce projet quand il était aux affaires ? Que peut-on dire du silence coupable du Premier ministre d'alors ?
Donc , pour répondre aux préoccupations de la classe politique sur l'utilisation de la biométrie aux prochaines élections législatives, j'ai organisé une grande concertation nationale, comme pour tout sujet que je juge vital pour les intérêts de la Nation, avec les représentants de tous les partis politiques , afin de leur présenter les alternatives qui s'offrent à nous et de recueillir leur avis.
Deux possibilités étaient envisagés. La première, dite « express », prévoyait le déploiement de la biométrie sur un court laps de temps avant les élections et nécessitait cinq mois de travail pour un coup d'environ 60 milliards de FCFA , mais ne permettait que la mise en place des cartes électorales biométriques . Compte tenu du délai d'ici à la fin de l'année , toutes les données collectées auraient été traitées en Europe ainsi que la production et la personnalisation des titres.
Ce scénario nécessitait l'achat de 2000 valises biométriques , dont 1500 à usage fixe pour les bureaux d'enrôlement et 500 mobiles pour se déplacer à travers tout le Gabon. 6200 agents auraient été déployés sur le terrain , dont 4000 fonctionnaires fournis par l'Etat gabonais pour gérer l’accueil des citoyens et la saisie des formulaires sur les 4 à 5 semaines d’enrôlement prévus .
Le deuxième scénario prévoyait la création d'un site de traitement des données et de production des titres au Gabon. Il nécessitait le déploiement de 800 personnes et l'acquisition de 200 valises biométriques . Les informations obtenues permettaient par la suite de réaliser d'autres sortes de titres comme des cartes de séjour , des permis ou des passeports . Cette solution fait économiser 20 milliards de FCFA à l'Etat.
J'ai donc écouté les différentes déclarations des représentants lors de cette réunion avec les parties, et j'ai décidé de saisir la Cour Constitutionnelle pour qu'elle statue sur la position consensuelle qui plaide en faveur du report des élections législatives afin que l'on puisse implanter la biométrie avant. La suite , vous la connaissez : la Cour Constitutionnelle a rejeté la demande, mais il ne m'appartient pas de commenter sa décision.
Marchés Africains :Quels sont les droits de l'opposition gabonaise ? Certains leaders de ces formations ont-ils raison de se plaindre de n'avoir pas accès aux médias dits d'Etat ou proches de la majorité présidentielle ?
Ali Bongo Ondimba : Je m'étonne de cette assertion . La liberté d'exprssion est garantie par notre constitution et je veille à ce qu'elle soit respectée. La preuve : le quotidien l'Union, le plus lu au Gabon avec environ 100 000 lecteurs, n'hésite pas à questionner mon action et celle de mon gouvernement dès qu'il en ressent le besoin ... Toutes les sensibilités politiques y sont représentées .
La diversité de la presse est une réalité au Gabon : pour une population de 1,5 million d'habitants, il existe près de 155 médias privés, locaux,nationaux ou internationaux . Pour la seule presse écrite , nous en dénombrons 84 : presse généraliste, féminine,économique,pro-gouvernementale ou d'opposition ... Et , pour encourager cette diversité , j'ai renforcé la dotation au fonds d'aide à la presse, le FONAPRESSE, qui , en fonction du tirage ou de la fréquentation sur internet , subventionne les médias pour près de 500 millions de FCFA. Ce fonds ne fait pas de distinction sur votre orientation politique mais statue en fonction de votre audience.
Si certains opposants ont des objections au sujet de leur temps d'antenne , ils font une réclamation auprès du conseil National de la Communication, qui procédera à l'étude de leur cas... Mais pensez bien qu'ils le savent tous ... De plus , puisque nous sommes entre nous , il y a 20 ans de cela, un certain Ministre de la Communication ( allusion à Zacharie Myboto, en fonction à ce poste de 1980à 1990 ) alors tout puissant et aujourd'hui opposant, était infiniment plus éloigné de la tolérance envers nos détracteurs de l'époque que je ne le suis aujourd'hui avec les miens. A des années-lumière ...
Marchés Africains :Le PDG, formation politique que votre père a fondée il y a plus de quaranrte ans, va-t-il, même en conservant son nom, faire sa mue pour s'adapter aux évolutions de la société actuelle ? Pour se préparer aux législatives de 2011, il va nécessairement s'appuyer sur le bilan du gouvernement. Vu les mouvements produits par la « Révolution du Jasmin » en Tunisie, a-t-il lieu d'être inquiet sur l'issue de ce scrutin ?
Ali Bongo Ondimba : Le PDG pratique des idéaux de paix, de développement social et d'unité nationale. Je pense que ces valeurs sont universelles et qu'elles rejoignent les valeurs profondes des Gabonais. De mon point de vue , le bilan du gouvernement est satisfaisant, bien que que ce ne soit pas suffisant. Dès mon arrivée aux affaires , j'ai initié de nombreuses réformes qui commencent à porter leurs fruits.
Par exemple , selon le dernier rapport de la BEAC, la réforme du bois se caractérise déjà par un développement sensible de l'activité de placage. La production a connu une progression de 39,5% en 2010, avec 76 621 m3, tandis que les exportations ont augmenté de 57,7% avec 48 360 m3. En outre selon le FMI , la croissance en 2010 au Gabon était de 5.6% . Mais au-delà de ces bons indicateurs de croissance, je pense que ce sont les mesures prises pour mettre fin à l'esprit d'impunité , pour valoriser le travail et les ressources humaines locales et pour établir une vraie égalité des chances qui font qu'un changement est perceptible dans la société . La tâche est grande , les difficultés réelles, mais nous sommes déterminés et nous y arriverons.
A propos de la Révolution du Jasmin , je tiens à rappeler que nous avons , nous, pays d'Afrique subsaharienne , connu dans les années 1990, donc bien avant la révolution arabe, des transitions politiques menant à une plus grande ouverture et démocratisation. C'est l'exemple de nos Conférences nationales qui ont amené plus de liberté d'expression. Ce qui se passe aujourd'hui au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, nous l'avons connu, et pour le cas du Gabon , nous avons vu plusieurs formations politiques se présenter et créer leurs propres médias. Le multipartisme est un bienfait de ces transitions. Nous les avons connues il y a 20 ans déjà ...
Marchés Africains : Quelle est votre vision de l'intégration sous-régionale ? A quand les passeports communautaires estampillés CEMAC qui , à l'instar de la CEDEAO, permettraient à un Gabonais , un Camerounais ou un Congolais d'aller et venir d'un pays à, l'autre sans avoir à prendre un visa ?
Ali Bongo Ondimba : La vision que nous avons de l'intégration sous-régionale est celle de l'ancien Président Omar Bongo Ondimba, une vision décentralisée mais maîtrisée. Il s'avère que les flux migratoires vont augmenter, ce qui va dans le sens de l'amélioration de la circulation des biens et des personnes . Nous travaillons à créer des zones de coprospérité . Nous pensons aussi à des zones économiques spéciales communes . De grands projets créeront des emplois auxquels auront acces nos voisins. C'est le cas de l'exploitation du gisement de fer de Belinga par exemple . Mais , plus proche de nous, il y a la coupe d'Afrique des Nations, la CAN, que nous co-organisons avec la Guinée Equatoriale. Nous avons présenté nos candidatures ensemble et nous travaillons à faire de cet évènement un succès.
Cela dit, accroître la libre circulation des biens et des personnes est un processus qui doit se développer graduellement . Il s'agit déjà de commencer avec des facilités attribuées aux universitaires pour la recherche scientifique et aux hauts fonctionnaires dans un premier temps, puis nous verrons les résultats. Notre objectif final est de créer un marché commun qui soit réellement attractif pour les investisseurs et contribue à la prospérité de tous.
Généralement , pour avoir une meilleure intégration sous-régionale, il faut une véritable harmonisation de nos politiques économiques, budgétaires et d'équipement en infrastructures, voire une logique d'ensemble qui table sur les forces de chacun. C'est la direction que nous empruntons.
Marchés Africains :Les programmes scolaires pour la formation professionnelle et l'enseignement technique sont-ils assez adaptés aux exigences du marché gabonais ?
Ali Bongo Ondimba : De même que j'ai fait du renforcement de la bonne gouvernance et de l'Etat de droit ma priorité, l'éducation occupe une place centrale dans mon programme de reformes. La première richesse de notre pays est notre jeunesse, ainsi que la qualité de notre main-d'oeuvre. Depuis mon ascension au pouvoir , j'ai lancé plusieurs réformes afin de renforcer notre système éducatif et m'assurer que, dans le cadre de notre développement économique, les investisseurs trouveront les ressources humaines dont ils ont besoin et que les gabonais seront aptes a saisir les nouvelles opportunités économiques.
Des 2010, nous avons organisé des Etats généraux de l'Education, de la recherche et de l'Adéquation Formation-Emploi pour fixer les grandes orientations. J'ai ainsi décidé de la refonte complète de notre système de bourses et stages. A l'issue d'un audit rigoureux, nous avons entièrement repris le fichier statistique qui indique le nombre d'étudiants, leur école, leur pays, afin de déterminer clairement les points d'amélioration et d'y apporter les solutions adéquates.
Nous avons introduit l'étude anonyme des dossiers pour permettre aux uns et aux autres d'être choisis sans distinction d'appartenance ethnique ou familiale. Près de 16 000 dossiers ont été étudiés durant ces 7 mois. C'est déjà la base. Pour en venir à l'adéquation Formation-emploi, il faut déjà que les plus méritants puissent recueillir le fruit de leurs efforts de façon totalement transparente.
Nous investissions près de 40 milliards de FCFA par an depuis quelques décennies pour la formation de la jeunesse du pays. Avec cela, nous avions des étudiants formés pendant 3,4,5 ou ...8 ans qui ne trouvaient pas d'emploi à la fin de leurs études ! Nous ne pouvons pas nous permettre d'avoir une jeunesse gabonaise au chômage, connaissant des problèmes sociaux qui conduiront inévitablement à des problèmes de développement.
Notre impératif est d'attribuer des bourses dans des secteurs précis , répondant aux besoins stratégiques de notre économie. Nous avions, par exemple, sur un total 226 ingénieurs formés ces dix dernières années à un haut niveau dans le Génie électrique ou autres, 202 étudiants qui ne sont pas revenus au pays contrairement à leurs engagements. Forts de tous ces constats , nous avons changés les règles du jeu.
Nous nous proposons d'ajuster l'octroi des bourses sur un cycle d'études , donc 3 ans pour un 1er cycle ou 2 ans pour un cycle supérieur, et de relever les taux de bourses appliqués pour les boursiers gabonais à l'étranger afin qu'ils soient dans de meilleures conditions de vie et d'études. Demain nous aurons besoin d'ingénieurs en mines, en pétrole, en foresterie, de spécialistes des TIC mais aussi de maçons, d'électriciens et d'autres métiers. Aujourd'hui , on peut estimer que le coût des bourses pour l'année 2010-2011 s'élèvera à un peu plus de 25 milliards de FCFA, soit 15 Mds de moins qu'en 2009-2010.
Cet effort s'accompagne d'un programme ambitieux d'investissements dans les structures d'enseignements supérieur de notre pays avec la modernisation des universités existantes et la création de nouvelles universités et écoles spécialisées dans les métiers du bois, dans l'exploitation des hydrocarbures et des ressources minières, en médecine, en architecture et en agriculture par exemple.
J'ai également décidé d'une réforme complete de notre Chambre de Commerce et d'Industrie, désormais totalement gérée par le secteur privé afin de mieux répondre aux besoins des entreprises . La CCI a notamment comme mission d'étudier les besoins en formation et de proposer des programmes de formation professionnelle.
Marchés Africains :Quelle est la politique de formation des Gabonais dans les métiers du pétrole ? Peut-on s'attendre dans les dix ans à venir à voir émerger une élite gabonaise à la faveur de la création de l'Institut supérieur de formation aux métiers de pétrole ?
Ali Bongo Ondimba : Nous avons déjà un ensemble de cadres et de salariés qui travaillent dans tous les métiers liés au secteur pétrolier. Notre ambition est effectiveme,nt d'accroitre le nombre de Gabonais présents dans ce secteur stratégique de notre économie en leur offrant les formations adéquates pour y parvenir. D'où ce projet de l'Etat, en partenariat avec le groupe Total, de créer à Port-gentil un Institut Supérieur de formation aux métiers du pétrole. Et je suis convaincue que, dans le secteur pétrolier comme dans les autres secteurs de notre économie, nous allons avoir de plus en plus de Gabonais à des postes à responsabilités.
Marchés Africains :Le lancement de la Zone économique spéciale de Nkok, mené conjointement par le gouvernement gabonais et Olam Singapour, est imminent. Dans quelle mesure ce projet favorisera -t-il la relance de l'activité du secteur bois ? Quels sont ses avantages socioéconomiques pour le Gabon ? La création d'autres ZES ou Zone franches est-elle à l'ordre du jour ?
Ali Bongo Ondimba : L'objectif de Nkok est d'appuyer les entrepreneurs qui investissent notamment dans la transformation du bois au Gabon, et plus généralement qui participent à l'industrialisation de notre économie. Nous pourrons mieux maîtriser ainsi la chaîne de valeur de la transformation du bois. Plusieurs avantages fiscaux les y attendent. Par exemple, une imposition réduite pour les 10 premières années d'existence, puis un taux réduit les années subséquentes. Un guichet unique permettra aussi de régulariser sa situation pour divers droits, par exemple la CNSS, les taxes, les questions de visa ...
Déjà 6000 emplois directs et indirects sont crées. Avec un investissement direct étranger de près de 200 millions de dollars, il s'agira là de la première Zone économique spéciale d'Afrique subsaharienne. On estime que Nkok attirera environ 1 milliard de dollars d'investissements, avec un potentiel d'emplois de 50 000. Cela change le paysage de l'emploi du Gabon. La capacité de traitement avoisinera le million de mètres cubes.
Pour justement être cohérent avec nos besoins futurs en recrutement, nous avons signé courant 2010 un accord avec la Haute Ecole Spécialisée Bernoise du bois pour la formation d'ingénieurs gabonais en architecture et construction qui reviendront ensuite dispenser leurs connaissances au Gabon et permettre l'émergence d'une main-d'oeuvre qualifiée.
Une zone franche sur l'île Mandji à Port-gentil est en cours de constitution. Elle sera davantage spécialisée dans les industrie et services parapétroliers, l'assemblage, le stockage et la distribution de produits, les activités de services liées aux nouvelles technologies. Elle offrira des avantages comparables à ceux offerts traditionnellement dans les Zones franches. Un premier investissement de 1.5 milliards de dollars a été signé en 2010 avec Olam et le groupe indien Tata Chemicals pour la construction d'une usine d'engrais.
Marchés Africains : En visite de travail aux Etats-unis, vous avez été reçu par le Président Obama. Avez-vous évoqué la situation libyenne ? Quel est votre sentiment personnel sur le dossier libyen ?
Ali Bongo Ondimba : J'ai eu l'honneur d'être reçu par le Président Obama il y a 3 mois de cela et nous avons notamment échangé sur les réformes que j'ai entreprises au Gabon. J'ai expliqué qu'au-delà de notre détermination, nous avions parfois l'impression que les choses n'allaient pas assez vite. Il m'a encouragé à prendre des mesures encore plus énergiques pour développer le pays et m'a entre autres félicité sur le leader-ship que nous avons sur la question environnementale et notre rôle à l'international.
Pour ce qui est de la Libye, je pense que le colonel Khadafi devrait quitter le pouvoir de lui-même dans l’intérêt des populations libyennes.
Marchés Africains :Serez-vous prêts pour la CAN 2012 ? Et que représente cet évènement pour l'image du Gabon ?
Ali Bongo Ondimba : Nous sommes prêts ! je peux déjà vous dire que grâce à l'engagement de tous, le Gabon sera en mesure de répondre au cahier des charges fixé par la CAF. Mais cet évènement est important non pas seulement pour le Gabon, mais pour l'image de l'Afrique entière que nous véhiculerons pour l'occasion.